Une alcôve

Philippe avait passé trente ans de sa vie à accumuler les poussées du sensible et il savait qu’un jour il finirait par récuser son hypothétique devenir. L’expression de son refus de vivre médiocrement, sa haine du néant, le porteraient à croire qu’une fois pour toutes il parviendrait à donner un sens aux stéréotypes. Les rôles qu’il s’était vu attribuer ne lui convenaient guère, il les refusait en bloc, tout en désirant quand même être acteur de son temps. Il avait fini par se résigner à s’en attribuer un librement, mais il le voulait singulier et impersonnel à la fois. De la relation de sa vie, il s’était fait narrateur, en parlant pour lui-même il n’écoutait plus les autres. A l’aube de sa trentaine, les paysages de son enfance s’abîmaient, le rien de ses espoirs ne parvenait pas à ébranler les forteresses adultes. Il n’acceptait plus d’y inscrire les graffitis des amours enfantines, la plainte d’une nostalgie de ne pas avoir su se faire aimer davantage. Dans son désert aujourd’hui les dunes parfois le faisaient se réveiller. Sur son lit d’insomnie il se demandait que faire pour désensabler les chefs d’œuvre enfouis, pour faire resurgir les cathédrales effondrées, raviver les couleurs déclinées. Mais le vent qui déposait du sable sur sa lucidité jamais altérée soufflait sans répit. Il façonnait une alcôve, une sorte d’impasse au bout des remparts au-dessus de la grève, une plage sans fin, des fortifications qui n’arrivaient plus à faire reculer la terreur renaissante. A nouveau il se souvint que ces poussières éparpillées en recouvrant l’avenir avaient restitué un désert infini.

G.AdC