ÉTHIQUE-ESTHÉTIQUE

AVR
23
2019

SOUVENIRS D’AZZANA PAR COCO SPINOSI

COCO SPINOSI________________

Histoires Comiques

L’arrosage____

J’arrose le jardin avec ma tante Jeanne, c’est un terrain très en pente, celui où j’ai trouvé tante le soir de mon arrivée. Tous les légumes sont cultivés sur des plateaux en espalier soutenus par des murs en pierres non bâtis, l’eau arrive de la montagne, il y a trois barrages au dessus du village qui servent à la réserve. Pour ouvrir l’eau il y a un simple tuyau à la base qui est obstrué par un chiffon et une grosse pierre. Quand le barrage est plein il faut pousser la pierre vers l’intérieur à l’aide d’un bâton. Tout à coup l’eau n’arrive plus au jardin. Ma tante qui ne voulait pas parler français surtout quand elle est en colère, me demande d’aller fermer le barrage. Moi, voyant que le jardin n’était pas tout arrosé, j’ai compris le contraire et j’ai ouvert le barrage supérieur. Résultat, un véritable déluge. Dans le jardin de ma tante et ceux des voisins, les plans de patates et de haricots se sont retrouvés plus bas dans la rivière et à certains endroits il n’y avait plus que des rochers.

La charcuterie____

Ce soir là, je dors dans la maison des « migis  » (chats). Ce n’était pas vraiment une punition, bien au contraire. Cette maisonnette se trouve un peu plus loin de l’habitation familiale, et tout près de la route qui traverse le village, comme ça le soir je vais me balader sur la route, en cachette de tante. Ainsi, dans cette maison, il y a une grande pièce à l’entrée avec le pétrin rempli de pain, qui se conserve très longtemps, au fond, une chambre pour moi tout seul, où l’on peut jeter le « pissadou  » par la fenêtre, et arroser le poulailler de la voisine ! et, également le grenier rempli de pommes, noix et noisettes. Dans un coin le plafond est à claire voie, dans les temps anciens on étalait les châtaignes pour les faire sécher. Il y a aussi les haricots secs de toutes les couleurs avec lequel je fabriquait des colliers et des bracelets pour les petites copines, et aussi de la charcuterie accrochée au plafond. Après un bon sommeil réparateur après cette après-midi mouvementée, au petit matin, la faim me réveille. Je monte au grenier armé d’un couteau. Je commence à tailler dans le « lonzo « , je le trouve trop gras, j’attaque le saucisson, il est trop poivré, je me rattrape sur la « panzetta « , c’est délicieux avec le pain au levain. Mais, j’avais entamé trois charcuteries, et lorsque la tante s’en est aperçue, elle crie dans tout le village qu’elle avait un neveu « chemou  » c’est à dire fada.

La lessive____

C’est le jour de la lessive, Tante Jeanne est à genoux sur une pierre plate au bord de la rivière. L’eau savonneuse fait sortir une couleuvre de son sommeil. Cette fois ci, je me venge : j’attrape l’animal, je l’assomme avec un bâton et le jette sur le linge qui se trouve dans une bassine au grand désespoir de la vieille qui en a très peur et qui commence à se lamenter et à implorer le bon Dieu « oh Diou, oh Diou « . Le facteur qui passe par-là se met à rire aux éclats et prend le serpent :

 » Ce sera mon repas de ce soir « . (on l’appelait « mange serpent « , maintenant j’en ai la preuve). Après cette grosse émotion, tante me demande (toujours en dialecte corse) de ma rendre à la maison et de lui rapporter son Pilonou qui se trouve à la cave. Qu’est ce donc ? Le long du trajet (dix minutes à pieds) je me creuse les méninges pour savoir ce que cela peut bien être. Arrivé dans la cave, je cherche un battoir pensant que c’est cela que voulait la vieille. Pourtant je ne trouve rien qui ressemble à un battoir. Je monte donc à la cuisine et là, je trouve un pilon à aïoli. Je fais immédiatement le rapprochement avec « Pilonou »‘. Tout fier me voilà de retour, elle e met à gueuler  » oh chemou », elle me prend l’engin des mains. Heureusement je pars tout de suite en courant, le pilon m’a passé au-dessus de la tête. Le soir après la repas à la veillée assis sur les marches de l’escalier, tous les voisins riaient de mon aventures, car le « Pilonou » c’est une couverture en poil de chèvre. Une fabrication de grand-mère, elle tissait avec son rouet également des cordes en poil de chèvre.

Le four____

Hier tante a pétri la pâte, chaque fois que je lui demande un renseignement, elle me répond « Biadia : circule ». Finalement l’épicière me dit, ta tante prépare pour demain; elle va faite du pain, des tourtes aux oignons et des casnestrelli, ce sont des gâteaux parfumés à l’anis. Dans la cuisine ça sent les oignons roussis, avec une odeur qui pour moi est plus agréable, l’orange et l’anis. Le matin, très tôt, branle bas de combat.  » Viens prendre le café, tu as du travail ! » Le four est nettoyé à l’intérieur et à l’extérieur, car sur la placette il y a souvent des merdes de chiens et des ânes. Il faut porter du bois qui se trouve dans une petite cabane devant la maison à une dizaine de mètre du four. (En 1978, au cours d’un voyage avec Andrée, Bernard & Christiane, le four était toujours là, mais à l’abandon, et en plus ces imbéciles de l’EDF, ont planté un poteau électrique en plein devant.). Continuons l’histoire Tante m’envoie cherche de la bruyère, et toujours en patois corse, et voilà l’inévitable histoire, je ne comprend absolument rien et je fais des choses d’après mon imagination. Car une semaine plus tôt, j’avais vu dans un autre coin du village , une jeune femme qui, une fois son four chaud, avait balayé l’intérieur avec des bruyères vertes , et j’ai cru comprendre que la Tante voulait de la bruyère verte pour faire la même chose. Me voilà parti dans le maquis, , ho pas très loin, je me charge d’un gros paquet à ne plus pouvoir le porter. Quand elle me vois arriver, je l’entend crier, elle était impatiente mais c’était de la bruyère bien sèche qu’elle voulait pour allumer son four. Et il était inutile d’aller bien loin ,il y n’avait à côté du poulailler, à trente mètres de la maison. Je suis vexé, car le jour du four c’était la fête, et il y a énormément de monde; les hommes boivent du vin et les vieilles racontent des histoires de fantômes, car la St Jean arrive, et il faudra allumer le feu et sauter par-dessus pour faire sortir les fantômes. Ils sont partis de rire aux larmes en me voyant avec ma bruyère verte; et Tante qui me court derrière avec des orties, pour me taper sur les jambes, toujours en criant « oh chemou, chemou ». Enfin , j’ai quand même été récompensé les brioches à l’orange étaient excellentes, le pain plutôt dur et les tourtes à l’oignon (bastelli), je ne les ai pas appréciés du tout; maintenant c’est bien le contraire, j’adore.

La corvée de bois____

Les italiens sont déjà arrivés à la maison , lorsque je me réveille. Se sont des bûcherons, ils sont en train de déjeuner, du jambon, du fromage et surtout du vin. Le pain que Tante avait fait, c’était pour cette occasion, ces messieurs il fallait les payer , mais également les nourrir toute les journée et ils avaient bon appétit. Ils coupent des chênes et c’est moi qui transporte le bois avec les ânes. Il y en a trois, et bien trois ânes il faut les tenir et ce n’est pas une mince affaire, surtout quand ils ne se connaissent pas; ils veulent tous retourner chez eux, même chargés de bois. Ce bois , il faut le mettre en équilibre sur des arceaux en fer qui sont fixés de chaque côté du bât. Bien souvent, je pose une pierre ou enlève une branche pour la remettre de l’autre côté à seule fin de conserver cet équilibre. Une fois un âne avait plus de pierres que de bois, alors attention au gendarme Jeanne qu’elle ne me voit pas. Après avoir déballé tout ce chargement, il faut retourner pour un autre voyage, mais c’est plus agréable, les ânes étaient attachés l’un derrière l’autre, et moi à califourchon sur le dos du premier mais au bout de quelques voyages, un des trois ne voulait plus avancer, et à force de tirer sur sa corde, il m’a envoyer dinguer sur un figuier de barbarie, inutile de dire dans quel état je suis rentré à la maison avec des épines sur tout le corps.

La déclaration de guerre____

Malgré ces histoires j’ai quant même passé de très belles vacances: les vendanges, les champignons, où souvent l’âne mangeait avant que je ne les cueille. également les fêtes dans le village de Rezza, pour le 15 Août, où je faisait concurrence à l’accordéoniste vedette du village, Jules Nicoli, qui, déjà à cette époque, participait à des concours d’accordéon à Paris. Tout cela s’arrête d’un seul coup c’est la déclaration de la guerre de 1939. Donc plus d’accordéon, plus de rigolades avec les copains et les copines, ils ne viennent plus me chercher à la fontaine où on partait tous ensemble en chantant. Ah ces Corses, il sont terribles, bons vivants, mais quand il arrive un malheur, tout le monde trinque.

Les châtaigniers____

La famille possède des châtaignes dans la montagne au pied du MONTE TRITORRE. Il y a des années que l’on ne ramasse plus les châtaignes si loin, on se contente de ce qu’il y a pas très loin du village, mais la guerre était là, tout le monde commence à parler de restrictions, un langage que je ne connais pas, mais que j’apprendrais plus tard. Il faut donc aller nettoyer le dessous de ces châtaigniers. Parti à 5h du matin en compagnie d u bon ami de ma tante, armés de haches et de faucilles et bien entendu d’un âne pour porter les victuailles pour le casse-croûte du matin et le repas de midi. Après deux heures de marche nous voilà arrivés dans un endroit magnifique, la végétation commence à changer de couleur car nous sommes fin septembre. Il fait beau, la marche et le travail nous ont creusé l’estomac. On s’installe au pied d’une cascade et on trempe le fameux pain qui est devenu dur comme une pierre. Tante fait rafraîchir la bouteille de vin, mais c’est un véritable vinaigre; il n’y a qu’elle qui le trouve bon. Le fromage de chèvre qui pique est plein de vers, ça ne me plaît pas , je me rattrape sur le lonzo et le prizutu. Après le repas nous voilà repartis pour une bonne demi-heure de marche vers où se trouve cinq ou six châtaigniers. Mais à cet endroit il n’y a pas que des fougères, cela fait tellement longtemps que ça n’a pas été nettoyé qu’il y a de véritables arbres de bruyères et d’arbousiers; mais consolation, c’est plein de champignons, des cèpes et des oronges. Il y a en un énorme sur une branche de châtaignier, il ressemble à un gros morceau de viande tellement il est rouge; nous l’avons mangé le lendemain cuit à la poêle. J’ai passé une bonne journée mais fatigué, heureusement l’âne m’a été d’un grand secours. Avant l’entrée du village, le copain de ma tante a mis une feuille dans le grelot du chien pour ne pas se faire entendre et il nous a quittés en cachette (le gros malin). J’avais 13 ans et j’ai compris pas mal de choses et maintenant je pense à la chanson de Gilbert Bécaud  » Ma tante Jeanne ».

Vacances en Corse 1939

Parti en vacances le 21 juin 1939 chez ma grand-mère  maternelle en Corse, ( Zia Felice Nicoli, la mère de ma mère Antoinette, et de ma tante Giovanna sa soeur  )  « récompense de ma réussite au CEP « . Voyageant seul en bateau, mon accordéon en bandoulière, j’étais fier au bastingage du Pascal Paoli. Départ de Marseille vers 16 heures ou 17 heures, arrivée à Ajaccio à 7 heures le lendemain. Ce n’était pas bien entendu les bateaux actuels ; il y avait un restaurant en première classe et aussi des cabines mais interdiction d’accéder à ces endroits si on avait un simple billet de pont 3eme classe. Cela ne faisait rien, l’ambiance était très joyeuse, surtout avec mon accordéon : tout le monde se mettait à chanter, on me donnait des friandises et lorsque je voulais aller me balader, car j’avais rencontré des copains de l’école, je partais tranquillement, mes voisins de passage me gardaient ma valise et le biniou. Avec les copains, j’allais à l’avant du bateau admirer les marsouins qui faisaient des pirouettes à travers les vagues, et on restait à cet endroit une bonne partie de la nuit.

Donc, arrivé à Ajaccio je me rends à la place Abatucci et de cet endroit, seulement dans l’après-midi départ du car pour Azzana, un petit village dans le canton du Cruzini. Il paraît que pendant la Guerre, c’est le seul canton que les italiens n’ont pas occupé : il n’y avait qu’une seule route pour s’y rendre et si les ritals y allaient, ils n’étaient pas sûrs d’en revenir ! Me voilà dans le car mais pas de places assises. Il y avait une échelle à l’arrière qui faisait partie de la carrosserie et qui mène à l’impériale. J’y vais et m’allonge sur un matelas avec d’autres personnes. Mais voilà qu’un type qui ne peut pas s’arrêter de fumer finit par mettre le feu au matelas ! Le voyage est pittoresque, toutes ces montagnes et forêts sont magnifiques. Le chauffeur s’arrête à toutes les auberges, heureusement qu’il ne fallait pas souffler dans le ballon ! En plus arrêt obligatoire lorsqu’il y avait des ânes qui faisaient la sieste au beau milieu de la route et plus loin des cochons noirs comme des sangliers. En passant par le col de Tartavello, il fallait faire très attention aux branches basses des châtaigniers qui nous tapaient sur la tête. Et c’est à ce moment là que l’autre a perdu sa cigarette et a foutu le feu au matelas !

J’arrive au village à 18 heures. Pour aller à la maison de grand-mère, il faut descendre par un chemin rompe-cul tout empierré avec des marches glissantes hautes de 20 cm. Les pierres avaient du être posées du temps de Napoléon ! Avec l’accordéon sur le dos et ma valise en carton. Jeannot fait gaffe !

Je suis enfin à la maison. Au rez-de-chaussée il y a la cave. La porte est grande ouverte. Ca sent bon le fromage et la charcuterie. Je regarde  dans tous les coins, les tonneaux sont pleins de vin, les pétrins pleins de farine de châtaigne. Je remonte quelques marches. La porte d’entrée est également ouverte. J’appelle. Pas de réponse. Ils ne craignaient pas les voleurs ! Finalement une bonne vieille arrive et me demande qui je suis. Pour lui faire comprendre que je suis le neveu de Jeanne et le fils d’Antoinette, ça a été laborieux.

TANTE JEANNE

L’épicière arrive, elle parle français et était au courant de mon arrivée. Gracieuse comme un gendarme, elle me dit :  » Ta tante arrose les jardins et la grand-mère est aux chèvres « . Bon je vais à leur rencontre, je connaissais l’endroit. Il fallait descendre jusqu’à la rivière par un sentier sous les chênes et me voilà sur le cul jusqu’en bas avec les sandales en cuir, j’étais en avance pour le ski d’été ! Je traverse la rivière sur un tronc d’arbre en équilibre. Voici les jardins. C’était vraiment le paradis : les cerisiers étaient tout rouges et il y avait encore des oranges et des mandarines sur les arbres. J’étais là bouche ouverte d’admiration quand, tout à coup, j’entends gueuler derrière mon dos un charabia inconnu : ma tante, très en colère, me prend pour un petit paysan qui lui a déjà coupé l’eau de l’arrosage. Avec sa jupe retroussée, pieds nus, et une pioche à la main, je lui ai échappé belle, c’était une véritable furie !

 » Oh ! , mon petit c’est toi, mais quelle heure il est, tu es déjà arrivé, je n’ai pas entendu la Poste « . La Poste, c’était le car.  » Va chercher grand-mère j’ai entendu les chèvres « . La cabane des chèvres se trouvait de l’autre côté de la rivière. Je l’aperçois assise sur un tabouret en train de traire les chèvres malgré son grand âge. Elle m’a de suite reconnu et me donne à boire un grand verre de lait chaud et plein de mousse. Par la suite souvent je l’attendais le soir pour boire un petit coup en cachette de tante Jeanne.

Pendant les vacances, je suis parti quelques fois la journée entière garder les chèvres avec grand-mère. Il fallait traverser le maquis d’arbousiers et les bruyères toutes en fleurs qui atteignaient des hauteurs de 3 mètres pour pouvoir arriver finalement au fleuve de Cruzini où je me baignais dans des grandes vasques à l’ombre des saules. Dans le petit ruisseau qui se trouve en amont, je mets un petit filet en travers. Je soulève les pierres et voilà les truites qui viennent s’y engouffrer. Même une couleuvre ! (Je croyais que c’était une anguille…)

Le soir, après le repas je joue de l’accordéon sur les escaliers extérieurs de la maison et voilà tous les jeunes du village qui arrivent, jusqu’à ce que l’épicière nous dise d’arrêter, car elle gardait deux enfants de l’assistance qu’elle faisait travailler comme des nègres. Ensuite elle les envoyait au lit et plus de bruit ! Celle-là et ma tante c’étaient deux vraies sorcières. Aussi quand je pouvais, je me vengeais en lui piquant des cigarettes et des bonbons.

 

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About the Author
Guidu Antonietti di Cinarca Architecte DPLG, né en 1950 à Ajaccio, Président d'Archipel Architectes Associés : _________________ " Servir l’humain plutôt que le profit ! "