Modiano, L’Eternel Retour …

MODIANO
Elle marche vers moi de ce même pas nonchalant, et l’on dirait qu’elle ralentit son allure, comme si le temps ne comptait plus. Elle me prend le bras et nous nous promenons dans le quartier. C’est là que nous habiterons un jour. D’ailleurs nous y avons toujours habité. Nous suivons de petites rues, nous traversons un rond-point désert. Le village d’Auteuil se détache doucement de Paris. Ces immeubles de couleur ocre ou beige pourraient être sur la Côte d’Azur, et ces murs, on se demande s’ils cachent un jardin ou la lisière d’une forêt. Nous sommes arrivés sur la place de l’Église, devant la station de métro. Et là, je peux le dire maintenant que je n’ai plus rien à perdre : j’ai senti, pour la seule fois de ma vie, ce qu’était l’Éternel Retour. Jusque-là, je m’efforçais de lire des ouvrages sur le sujet, avec une bonne volonté d’autodidacte. C’était juste avant de descendre les escaliers de la station de métro Eglise-d’Auteuil. Pourquoi à cet endroit ? Je n’en sais rien et cela n’a aucune importance. Je suis resté un moment immobile et je lui ai serré le bras. Nous étions là, ensemble, à la même place, de toute éternité, et notre promenade à travers Auteuil, nous l’avions déjà faite au cours de mille et mille autres vies. Pas besoin de consulter ma montre. Je savais qu’il était midi.
Patrick Modiano   _  Dans le café de la jeunesse perdue , Gallimard 2007 _