Mazzeri

 MAZZERI

Giudice, lorsqu’il marche seul sur le sentier muletier de Milelli sent une ombre déhanchée qui l’accompagne à ses côtés. Et qui, par moments, rejoint la sienne, l’épouse, la prolonge, puis la double. Il ne sait plus qui est lui. Qui est l’autre. Cette ombre qui se profile devant lui en claudiquant, à qui appartient-elle ? Est-ce la sienne ou celle du « fratellu » ? À l’heure où Giudice marche sur le sentier de Milelli, les frontières de son corps ne lui sont plus perceptibles. La béance de sa blessure invisible s’ouvre à nouveau et saigne. Il parle au « fratellu », il lui murmure des mots incompréhensibles et il pleure. À travers les larmes qui emplissent sa bouche, il lui dit que rien ne pourra jamais panser sa plaie. Et que nul ne parviendra jamais à combler le manque que son absence a laissé en lui.

 De cette époque-là encore, Giudice garde la conviction profonde de porter ancrées à jamais dans sa chair, les empreintes de pouvoirs maléfiques, transmis par la zia. Et aussi une longue estafilade à la hanche, marque tangible de son combat occulte avec grand-mère Ghjuvana, la mazzera.

 Angèle Paoli, Mazzeri, diptyque chamanique corse