Que dire aux contestataires de la modernité qui ignorent les avant-gardes et pensent que tout ce qui est moderne a été rationnel, froid et sourd aux besoins psychologiques des individus ?

Je propose la réponse suivante : « L’intellectuel progressiste débat constamment entre Narcisse et Prométhée. Parfois, l’image en miroir l’attire et commence alors sa mutation en nouveau soldat du méga-marché néolibéral. Il lui arrive aussi de briser le miroir et de découvrir non seulement la réalité de ce qui se cache derrière, mais d’autres qui ne sont pas comme lui, et qui ont également brisé leurs miroirs respectifs. La transformation d’une réalité ne peut être l’action d’un seul acteur ; qu’il soit si fort, intelligent, créatif et visionnaire. Ni les acteurs politiques et sociaux, ni les intellectuels ne suffisent à opérer cette transformation. C’est un travail collectif. Non seulement dans l’action mais dans l’analyse de cette réalité, et dans les décisions de ce mouvement de transformation. »

Ce ne sont pas mes propos mais ceux du sous-commandant Marcos et je pense que tous les architectes progressistes, ou avant-gardistes, ne peuvent se contenter d’être attentifs aux besoins psychologiques des individus au risque de n’être que des tigres de papier.

Guy Debord, dont je connais toute l’oeuvre, les Situationnistes que j’ai rencontrés dans ma jeunesse, avec pour seul discours, celui d’une élite avant gardiste n’ont pas réussi à réduire le Marché. Il ne nous reste plus,  à nous professionnels du bâtiment, qu’à le combattre encore et encore dans nos projets au service des autres et plus encore , parce que le peuple des formes et des couleurs est le seul peuple au monde, avec celui des chiffres et des signes, à n’avoir ni drapeaux ni frontières. Contrairement à la science, dont l’histoire compose un musée d’horreurs, et où chaque nouveau paradigme est appelé à se soumettre au suivant, l’art ne périt pas. Il peut même rajeunir en vieillissant. Être capable de freiner le serpent qui se mord la queue dans l’individualisme. Sachant que le monde marchand sépare les hommes plutôt qu’il ne les unit, en l’absence de toute valeur. Voilà une raison de plus d’exister. Un marché mondial ne fera jamais un monde commun ; et la course à l’innovation ne nous sauvera pas, car le client, l’utilisateur, le chômeur marquera toujours la réalité d’une valeur ajoutée engageante qui fait sens. L’art est le seul optimisme des pessimismes conséquents car ce n’est qu’avec les formes d’expression muettes que les cultures se parlent et se fécondent. Ce sont eux qui construisent les meilleurs ponts entre les générations et les continents.

G.AdC

lllustration: Projet pour ITER à Cadarache -Vaucluse ( image pour le concours  -2002 )