(*) – De l’ambiguïté en Architecture – est un ouvrage de l’américain Robert Venturi, publié en 1976_

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La découverte émotionnelle de la perfection formelle des bâtiments italiens dans les années 1930 nous donne-t-elle  les vraies raisons sur les motivations de leur conception ? Peut-on se satisfaire de leur effet plastique sans s’interroger sur le contexte dans lequel ils ont été construits ? 

De retour d’Italie, il  nous faut retrouver  raison. Le rationalisme italien, euphémisme à juste titre, telle est la question. 

Dans les terribles années 1920 et 1930, les architectes italiens se préoccupent déjà du contexte urbain et territorial. Alors avant-gardiste ? L’urbanisme, intervention purement technique au service des manipulations politiques mises en œuvre par un régime autoritaire ou transcription spatiale d’une propagande ? 

Aujourd’hui, heureusement, l’idéologie n’est plus, et  il ne reste que de belles réalisations ! En réalité, la politique urbaine appliquée dans la décennie suivant 1930 n’a pas assumé les problèmes de développement futur des villes mais a orchestré des démolitions radicales et conçu de nouvelles entreprises foncières. En fait, les plans d’urbanisme sont devenus l’outil le plus efficace pour rationaliser les centres et les banlieues. Certes l’expansion des villes était prévue mais de manière autoritaire et arbitraire ! Alors rationalisme ? Rappelons-nous deux des exemples les plus représentatifs de réaménagement du territoire de ces années là : le réaménagement de l’Agro Pontino au sud de Rome et le plan de la Vallée d’Aoste d’Adriano Olivetti, conçu mais jamais réalisé. Ces deux initiatives, pourtant généreuses, concernaient des régions sous-développées, avec des idées d’aménagement opposées. Alors rationalisme ?

Le premier qui manquait d’une véritable ligne directrice consacrait une intervention sur la campagne Pontine au jour le jour de manière non concertée. La rapidité avec laquelle les nouveaux centres ont été construits, un peu comme lors de la reconstruction, résultait plus de la volonté de célébrer la nouvelle identité nationale que d’une véritable réflexion programmatique. Création spontanée ? 

La seconde pour la Vallée d’Aoste devait provenir d’une authentique réflexion théorique issue de l’analyse précise des données économiques, sociologiques et morphologiques. Les lieux de travail, l’habitat devaient être créés selon des dessins raffinés et des compositions abstraites, le futurisme de Marinetti deviendrait le style officiel, de nouveaux modèles formels comme empreinte d’une réorganisation rationnelle du territoire. Cette politique n’a jamais vu le jour. Absurdité des idéologies ? Rome, pour le fascisme italien, n’était pas seulement le lieu géométrique de sa puissance mais surtout la preuve tangible d’une continuité commencée avec les Césars et poursuivie par le Duce. Au cours des années 1930, la capitale n’a cessé d’inventer de nouveaux vêtements. Des complexes résidentiels ont été construits autour des quartiers préexistants selon une conception d’Adalberto Libera. La nouvelle construction a suivi comme une traînée de poudre. Au cœur sexuel de la ville, les gens se consacraient à de lourdes constructions ; d’immenses îlots urbains modifièrent la cité des empereurs, de nouveaux bureaux de poste, de nouvelles administrations, mais surtout la construction de la nouvelle cité universitaire sous la direction de Piacentini marqua les nouveaux secteurs d’expansion. La création du Forum Mussolini, l’ouverture du Corso Rinascimento, de la Via della Conciliazione ont tracé de nouvelles perspectives. Cette nouvelle définition urbaine s’organisa autour de deux grandes césure qui, partant de la Piazza Venezia, délimitent les grands axes du Master Plan de 1931 : la Via dell’Impere en direction des Colli Albani, et la Via del Mare vers Ostie. Cette nouvelle Rome fondée sur deux grandes lignes destinées à insérer la Ville Nouvelle dans l’ancienne. Issu du milieu urbain mais soutenu par les potentats des campagnes, le fascisme, convergence d’une Italie largement rurale, s’est révélé être une capitale des peuples. Rome s’est parée d’une rhétorique petite-bourgeoise dans un triomphalisme hurlant d’un empire en papier mâché. 

Soixante-dix ans se sont écoulées depuis l’Italie d’avant-guerre, il reste une belle réalité formelle, ambiguë, méditerranéenne. Chaque époque génère ses caprices, et les témoignages qui nous lient aux époques qui ont vu leur substance peuvent nous laisser un goût aigre-doux. L’architecture du régime italien de ces années-là était festive, impériale, elle matérialisait un désir de grandiloquence. Le style qui nous reste aujourd’hui Avec ses surfaces nues et planes, ses arêtes droites sinon acérées, ce géométrisme moralisateur, cette esthétique de la fidélité à un principe de rationalité était bien l’expression d’une obéissance à l’ordre qui s’établissait ou plutôt d’une déclenchement de l’opposition concrète de la critique moderniste ? 

La Casa del Fascio de Guiseppe Terragni à Como est-elle plus autoritaire que  le Plan Voisin de Le Corbusier ? Heureusement l’échelle en est bien  plus modeste .

Guy Antonietti