ÉTHIQUE-ESTHÉTIQUE

MAR
04
1998

Roma

MITORAJ pic

Une morale des formes ?

Y a-t-il une problématique éthique propre à l’architecture ?
Suivant  Maurice Lagueux Université de Montréal

Peut-on   parler de différence de nature entre l’architecture et les autres arts?
La question de la place accordée à l’éthique en art ne fait pas l’unanimité.

Divers théoriciens de l’art — ceux des  partisans de l’art pour l’art —  en particulier soutiennent que les romanciers, les cinéastes ou les peintres peuvent fort bien ne pas se soucier des conséquences éthiques de ce qu’ils produisent si leur seul but est de créer des œuvres d’art de qualité. Par contre, on imagine mal qu’un théoricien de l’architecture se fasse partisan de l’art pour l’art, au sens où il soutiendrait que, si son seul but est de produire des œuvres architecturales de qualité, l’architecte n’a pas à se soucier des problèmes éthiques que ses bâtiments peuvent engendrer.

On peut certes imaginer qu’un architecte construise un bâtiment par pur souci esthétique sans se préoccuper des conséquence éthiques que l’œuvre ainsi produite soit acclamée pour ses qualités sculpturales ou autres, mais on ne peut guère imaginer qu’un théoricien de l’architecture consciencieux soutienne par principe que les architectes, dont la fonction est de créer des espaces susceptibles d’optimiser la vie en société, n’aient pas à se préoccuper eux-mêmes des conséquences éthiques que leur architecture pourrait engendrer.

Un mouvement qui prônerait «l’architecture pour l’architecture» peut difficilement se concevoir encore moins exister. Cette discipline par définition ajoute à la valeur d’usage qui la convoque, une valeur symbolique qu’elle doit.  Ne pas considérer que la réponse aux problèmes éthiques rencontrés dans les autres arts soit, au même titre qu’en architecture, une affaire interne à la pratique de ces arts, tient au fait que, si une constante s’est dégagée des débats sur l’éthique dans les arts, c’est qu’il importe de distinguer à cet égard les arts représentatifs ou narratifs des arts abstraits.

Quand il s’agit de mettre en relief la responsabilité éthique de l’artiste, la plupart des arguments invoqués prennent appui sur des exemples tirés du roman, du théâtre, du cinéma, de l’opéra ou des arts visuels figuratifs. Les arguments les plus convaincants insistent sur le fait qu’il fait partie de la visée même de ces arts de contribuer à enrichir (ou éventuellement à corrompre) notre sensibilité éthique et à nous éveiller à l’injustice dont souffrent des concitoyens dont la situation ne nous atteignait pas jusque-là ou, inversement, à diluer notre conscience sociale en suggérant insidieusement que des situations inacceptables peuvent néanmoins trouver une justification.

Plus modestement, certains défenseurs du rôle de l’éthique en art se contentent de faire observer qu’une certaine conscience éthique est requise pour comprendre le sens de certaines œuvres et que, de ce fait, l’artiste doit veiller à ce que son œuvre soit porteuse de valeurs éthiques susceptibles d’amener les récepteurs de l’œuvre à réagir de façon appropriée .

Certains théoriciens pourraient aller plus loin et soutenir que même une œuvre abstraite, comme une symphonie ou un tableau non-figuratif, peut avoir des incidences éthiques, mais la différence entre ce subtil impact que même les défenseurs du rôle éthique des arts figuratifs hésitent à reconnaître est sans commune mesure avec l’impact éthique exercé par le comportement du héros d’un roman ou d’un film ou la situation parfois révoltante et toujours suggestive dans laquelle sont plongés les personnages d’un tableau.

Certaines œuvres musicales peuvent nous paraître aussi déprimantes qu’un bâtiment peut l’être, mais, à moins que nous soyons plongés dans un monde qui nous impose un certain type de musique, elles ne risquent de déprimer que ceux qui veulent bien les entendre en une occasion donnée, parce qu’ils estiment que c’est précisément ce type de musique qui peut, en cette occasion, leur apporter la satisfaction qu’ils recherchent.

Aussi il serait absurde d’affirmer que pour réaliser une œuvre valable, le compositeur de musique doit absolument veiller à ce que cette œuvre suscite chez ses auditeurs potentiels des sentiments de joie et de paix plutôt que de tristesse et d’angoisse. Des œuvres musicales qui génèrent ces derniers sentiments pourront être jugées géniales et apporter de grande satisfactions à ceux qui à  leur rencontre éprouvent  l’intensité de sentiments profondément humains.

Enfin on peut estimer qu’une œuvre architecturale qui suscite une impression de malaise, voir d’inquiétude est une œuvre ratée parce qu’elle  s’impose en permanence à tous ceux qui en sont les usagers, voire aux simples passants, du seul fait qu’ils participent à la vie sociale et doivent donc fréquenter les lieux où les immeubles déprimants imposent leur pesanteur.  Ceci excepté pour certains bâtiments très particuliers tel qu’un columbarium, qui accentuent une certaine tristesse tandis que d’autres doivent même engendrer un sentiment d’angoisse, comme c’est le cas du Musée juif de Libeskind à Berlin.

Les  bâtiments  réussis, s’ils remplissent le rôle éthique que leur usage social invoque   génèrent des sentiments forts sans que leur style ou le vocabulaire qu’ils empruntent ne se soucie de la morale. ( * ) Car il n’existe pas de morale des formes et des langages. L’architecture en est  un brillant exemple.

Suivant des  notes collectées au cours de la conférence de
Maurice Lagueux : «Éthique et Architecture»
présentée le 4 mars 1998 à l’école d’Architecture de Rome
( Dipartimento di caratteri degli edifici e dell’ambiente)
Università di Roma « La Sapienza »

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Source de l’illustration

(*) Morale ou Éthique ? : La morale est généralement rattachée à une tradition idéaliste (de type kantien) qui distingue entre ce qui est et ce qui doit être, alors que l’éthique est liée à une tradition matérialiste (de type spinoziste) qui cherche seulement à améliorer le réel par une attitude raisonnable de recherche du bonheur de tous.

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About the Author
Guidu Antonietti di Cinarca Architecte DPLG, né en 1950 à Ajaccio, Président d'Archipel Architectes Associés : _________________ " Servir l’humain plutôt que le profit ! "