Prostitution / Lautréamont

Sculpture  de Maria de Faykod

 

Celle-ci s’appelle Prostitution

J’ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le
désordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda
cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau.
J’entendis un ver luisant, grand comme une maison, qui me dit:
« Je vais t’éclairer. Lis l’inscription. Ce n’est pas de moi que
vient cet ordre suprême. » Une vaste lumière couleur de sang, à
l’aspect de laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras
tombèrent inertes, se répandit dans les airs jusqu’à l’horizon.
Je m’appuyai contre une muraille en ruine, car j’allais tomber,
et je lus: « Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire: vous
savez pourquoi. Ne priez pas pour lui. » Beaucoup d’hommes
n’auraient peut-être pas eu autant de courage que moi. Pendant
ce temps, une belle femme nue vint se coucher à mes pieds. Moi,
à elle, avec une figure triste: « Tu peux te relever. » Je lui
tendis la main avec laquelle le fratricide égorge sa soeur. Le
ver luisant, à moi: « Toi, prends une pierre et
tue-la. — Pourquoi? lui dis-je. » Lui, à moi: « Prends garde à
toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort. Celle-ci
s’appelle Prostitution. » Les larmes dans les yeux, la rage dans
le coeur, je sentis naître en moi une force inconnue. Je pris
une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai avec
peine jusqu’à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur l’épaule
avec les bras. Je gravis une montagne jusqu’au sommet : de là,
j’écrasai le ver luisant. Sa tête s’enfonça sous le sol d’une
grandeur d’homme; la pierre rebondit jusqu’à la hauteur de six
églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux
s’abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense
cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang
ne brilla plus. « Hélas! hélas! s’écria la belle femme nue;
qu’as-tu fait? » Moi, à elle : « Je te préfère à lui; parce
que j’ai pitié des malheureux. Ce n’est pas ta faute, si la
justice éternelle t’a créée. » Elle, à moi: « Un jour, les
hommes me rendront justice; je ne t’en dis pas davantage.
Laisse-moi partir, pour aller cacher au fond de la mer ma
tristesse infinie. Il n’y a que toi et les monstres hideux qui
grouillent dans ces noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es
bon. Adieu, toi qui m’as aimée! » Moi, à elle: « Adieu! Encore
une fois: adieu! Je t’aimerai toujours!… Dès aujourd’hui,
j’abandonne la vertu. » C’est pourquoi, ô peuples, quand vous
entendrez le vent d’hiver gémir sur la mer et près de ses bords,
ou au dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps, ont pris
le deuil pour moi, ou à travers les froides régions polaires,
dites: « Ce n’est pas l’esprit de Dieu qui passe: ce n’est que
le soupir aigu de la prostitution, uni avec les gémissements
graves du Montévidéen. » Enfants, c’est moi qui vous le dis.
Alors, pleins de miséricorde, agenouillez-vous; et que les
hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prières.

Les Chants de Maldoror  (aquatinte par mes soins )
chant 1, strophe 7


Isidore Lucien Ducasse, 
plus connu par son pseudonyme de
comte de Lautréamont