Je suis aussi photographe _________________________ EDITO

ÉDITO


Je suis Architecte et aussi photographe, comme tout le monde sait. Mon travail, étymologiquement parlant,  et ici même,  c’est donc d’écrire avec de la lumière. Ainsi, les yeux fermés, j’ai pu photographier ce qui suit. Non pas avec de la lumière, mais avec un clavier, en braille en quelque sorte. Mais s’il n’y avait pas eu Lartigue, Marinetti et cette nouvelle technologie vieille d’un siècle, déjà (la photographie), aurais-je vu, aurais-je pu vous permettre de lire avec de la lumière, la lumière cathodique de votre écran, ces quelques lignes, maladroites: des images, des mots de photographe qui ne prétend pas savoir  écrire, mais qui a appris à voir.
« Philippe venait de sortir de sa voiture, il avait laissé les lanternes allumées, c’était ce qui était convenu avec Jacques. Assis sur le parapet du terre-plein en bordure de la route, il fumait pensivement. La ville se perdait dans les luminescences du soir. Sous le ciel tremblant, la nuit répandait ses inquiétudes en moirures bleutées. La voiture, masse claire incertaine, dissimulait la route. Les virages resserrés à la hauteur du promontoire, contraignaient les moteurs des autos au sur-régime. Le noir du zénith se délavait en bandes régulières, il se diluait en une infinité de bleu cendre. La réfraction des lumières urbaines se confondait avec le jaune opacifié par le tamis de la nuit largement avancée, mais les collines au fond, frangées par les lueurs solaires agonisantes, se détachaient encore.
L’horizon écrêté d’immeubles raides, miroirs aux facettes hâlées, semblait un trait à la Chirico. La vie de la cité, ralentie par l’affaiblissement de la lumière du jour, s’embellissait de la rencontre de la nuit. Cette phosphorescence était une invention de peintre jaloux du souvenir des cités anonymes. Les hordes de somnambules revêtus de costumes factices, coiffés de têtes de chevaux d’échecs, il les figeait sur sa toile urbaine. Ici, sur les hauteurs, le cahot de la mégalopole, surgissait comme une raffinerie de pétrole dans le hublot d’un avion. L’inclinaison de l’appareil amorçant une courbe pour atterrir dans l’axe de la piste. Il avait fait se dresser des ténèbres une cathédrale de lumière et d’acier.
Philippe se laissait aller à cette contemplation effrayante et le temps ne s’arrêtait pas, il s’accélérait en une obsédante lenteur, un rythme binaire continu comme la file des voitures qui ponctuaient de leurs feux la noirceur delà nuit absolue. Les éclats rouges des freins brouillaient l’auréole des lampadaires orange. Un camaïeu de rouge laissait deviner une artère principale. Philippe ne supportait plus son impatience. Jacques n’arrivait pas. La vue aérienne qu’offrait la conurbation ne comblait pas son vide oppressant, le retard de Jacques le rendait frénétique. L’hallucination de la ville constellée d’éclats lui fit comprendre que Jacques n’avait pas choisi ce lieu de rendez-vous au hasard. La nuit le précéderait.
Des phares puissants s’immobilisèrent derrière lui et l’arrachèrent à sa vision esthétique des lumières de la ville. Le jaune en faisceaux convergents l’enveloppait entièrement, des traînées débordaient par-dessus le parapet et perdaient dans l’encre dense déversée sur l’étendue braisillante en contrebas. Une BMW venait de s’arrêter sur l’esplanade, la portière du conducteur claqua. Philippe reconnut la gabardine à col relevé de Jacques, il venait de mettre dans la poche de son jean les clefs de l’auto. Les phares n’étaient pas éteints et leur éblouissement forçait l’ouïe, sens accru par les défaillances de la vue. La silhouette de Jacques, malgré l’obscurité, pourtant, était reconnaissable, sa démarche nonchalante un peu hautaine, caractéristique. Philippe s’avança vers lui. Il jeta sa cigarette avec dégoût, en rencontrant le gravier elle crépita en une infinité de braises vives. »

Merci aussi à Michelangelo Antonioni, j’avais 16 ans pour son Blow Up…!